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Bref historique

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Une vision comptable

« Sans un recensement répété... on ne peut savoir précisément le nombre des sujets, l'état au vrai de leur richesse et pauvreté, ce qu'ils font, de quoi ils vivent, et quel en est le commerce et les emplois, s'ils vont bien ou mal, à quoi les pays sont propres, ce qu'il y a de bon ou de mauvais, quelle est la qualité ou fertilité, jusques aux valeurs et rapports des terres ; ce que le royaume nourrit d'habitants de son cru, et ce qu'il en pourrait nourrir sans l'assistance de ses voisins s'il était dans le meilleur état où on le puisse mettre, quels sont les arts et métiers les plus en usage des habitants, ceux dont ils pourraient ajouter sans préjudice à ceux des provinces voisines. »

Vauban (1633-1707) propose là un véritable projet de planification économique et s'élève bien au-dessus des vues traditionnelles sur l'utilité des recensements. Pourtant la population française est objet d'études et de débats dans les milieux cultivés depuis le XVIe siècle. Il y a en France un intérêt particulier pour la démographie qui tient à l'ancienneté de l'Etat-Nation. La démographie comme science nouvelle naît en réalité dans la seconde moitié du XVIIe siècle (d'abord en Angleterre vers 1660).

Pendant longtemps, seuls les évêques ont pensé à recenser leurs diocèses. Quant aux habitants du royaume, personne, jusqu'à Vauban, n'imagine qu'on puisse les compter. Ce dernier propose en 1686 une Méthode générale et facile pour faire le dénombrement des peuples.

Les partisans d'un recensement général vont se heurter aux mathématiciens qui trouvent l'opération inutile. Reprenant l'idée de leur confrère allemand Leibniz en 1700, ils proposent de calculer la population en multipliant le nombre des naissances pour une année commune par un coefficient adapté. Celui-ci est défini par un rapport entre la statistique des baptêmes (complétée parfois par celle des mariages et des décès) de plusieurs paroisses et des recensements partiels. C'est le "multiplicateur universel", qui sera encore utilisé sous Louis XVIII.

Dans la lignée des mercantilistes, Jean-Baptiste Moheau confirme, en 1778, la doctrine française sur la population : « Il est constant que la force intrinsèque des Etats consiste principalement dans la population, et singulièrement dans le nombre des individus qui peuvent manier une bêche, conduire une charrue, travailler à un métier, porter des armes, enfin se reproduire : telle est la base de la puissance des Nations. »

En réalité, les recensements effectués sous l'Ancien Régime ont des objectifs limités, les préoccupations principales étant d'ordre fiscal (recensement des foyers fiscaux et de leur richesse) , d'ordre militaire (recensement des hommes mobilisables). La main-mise de l'Etat sur les registres paroissiaux s'inscrit en partie dans un but identique.

Associés à la fiscalité et à la guerre, les recensements sont impopulaires. En 1789, le chevalier des Pommettes note : « Il n'existe et n'a jamais existé aucun dénombrement général du Royaume... le peuple a de telles préventions contre les dénombrements... Il faudra beaucoup de temps avant d'inspirer assez de confiance au peuple pour le guérir de ses préjugés à cet égard. »

Des résultats approximatifs

Dès son installation, le pouvoir révolutionnaire rompt avec l'Ancien Régime en redessinant le paysage administratif, judiciaire et fiscal. Soucieux de donner des bases à la nouvelle organisation de la France, de connaître la population et ses richesses, les députés multiplient les enquêtes et envoient de multiples questionnaires aux municipalités nouvellement créées. Si les ambitions sont réelles, on demande trop et trop souvent. Les responsables locaux sont dans l'incapacité de répondre avec précision. Il en résulte une multitude de papiers noircis non exploités, et parfois inexploitables.

Le gouvernement révolutionnaire, dans sa politique de laïcisation (éducation, biens cléricaux), crée en 1792 l'état civil, qui se substitue aux registres paroissiaux. La tenue des registres d'état civil est confiée au maire, qui se doit d'enregistrer les naissances, les mariages et les décès survenus dans sa commune, indépendamment de la confession des "citoyens" concernés, offrant ainsi un état plus complet de la population.

Le Consulat marque la fin de la Révolution et souffle alors un vent nouveau de réforme qui se traduit notamment par la mise en place des préfets (loi du 28 pluviôse an VIII). Cette nouvelle administration départementale a pour tâche première l'affirmation d'une politique nationale de reconstruction. Pour ce faire, le préfet est chargé d'effectuer un état des lieux de son département, dont une enquête démographique prescrite par une circulaire de mai 1800.

Duquesnoy, un des quatre conseilleurs de Lucien Bonaparte nommé ministre de l'Intérieur le 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799), se voit confiée la statistique départementale et, à ce titre, suit les opérations du recensement général de la population . Les informations collectées sont traitées par des agents spécialisés dans un bureau central de la statistique créé en 1799 (le terme "statistique" est réellement employé en septembre 1801).

Lucien Bonaparte nommé ambassadeur à Madrid, le chimiste Chaptal devient ministre de l'Intérieur et prend en charge ce vaste bilan de population. Comme la plupart des philosophes, il est persuadé qu'une population nombreuse est l'indice d'un sage gouvernement.

Après le recensement de l'an VIII, on s'interroge toujours sur la population réelle de la République. Peu de listes nominatives ont été établies à cette occasion. A défaut d'instructions et de temps, les maires, dans la plupart des cas, se sont contentés d'évaluations approximatives souvent en dessous de la réalité. On réactualise d'anciennes données, ou on se borne à utiliser les registres de population tenus depuis 1791 (loi de juillet 1791, titre Ier du décret, police municipale) et, en principe, mis à jour en novembre ou décembre de chaque année.

Conscient de l'imprécision des résultats de 1801, Chaptal s'appuie sur les maires les plus compétents et prescrit à certains préfets de faire dresser, dans un ensemble de communes représentant 50.000 habitants au moins, un état donnant à la fois la population au 1er vendémiaire de l'an X et le mouvement des naissances des années VIII, IX et X. Son successeur envoie des consignes précises aux départements avant que ne soit effectué le recensement de 1806.

Malgré une volonté gouvernementale, les deux premiers recensements modernes ne sont fondés que sur de simples états numériques, et ont été effectués sans règles uniformes.

La suite n'est pas plus encourageante : les recensements de 1811 et de 1816 sont de simples évaluations établies à partir des résultats de 1806 (déjà douteux) et des statistiques de l'état civil (dont la rigueur n'est pas encore absolue), ce qui revient à négliger les mouvements migratoires.

De l'estimation à la rigueur

Les listes nominatives dressées lors des recensements se généralisent en 1836  , mais ce n'est qu'en 1851 que débutent réellement les recensements beaucoup plus précis et dont l'intérêt va au-delà du simple comptage. Les étrangers sont comptés séparément ; les tableaux récapitulatifs fournissent des informations plus complètes et deviennent de véritables documents d'analyse (cela n'avait pas été le cas lors du recensement de 1841, dont les déclarations de nombreux maires étaient incomplètes, croyant répondre à une enquête simultanée émanant du ministère des Finances concernant les contributions). Cette évolution est rendue possible par le niveau de compétence accru des maires, relais incontournables pour la collecte des informations .

Peu à peu les données chiffrées s'accompagnent d'observations dans des domaines qui retiennent l'attention de l'Etat. Ainsi, en 1846, sont distinguées population rurale et population urbaine, en 1851, les étrangers sont comptés séparément, les tableaux récapitulatifs offrent des informations plus complètes d'ordre économique notamment (ces tableaux sont supprimés en 1891, l'exploitation des documents étant centralisée). Le recensement de 1856 introduit, à côté de la liste nominative, un document affinant les renseignements : le bulletin de ménage. Apparaît, en 1872, le bulletin individuel  qui subira des modifications à chaque recensement.

Après la défaite de 1870-1871, la France prend la mesure du ralentissement de sa population, à l'exemple de la famille Bertillon. Le fils de Louis Bertillon (médecin et statisticien), Jacques, fonde en 1896 "l'Alliance nationale contre la dépopulation", renouant avec le populationnisme de Moheau . Ce courant alarmiste influence profondément l'orientation des études démographiques au XXe siècle. Les regards se portent avec insistance sur l'Allemagne, beaucoup plus peuplée. A côté de ce mouvement nataliste, quelques esprits apportent un éclairage nouveau sur cette baisse de la natalité avec une explication ignorée jusqu'alors, le confort. La société française change, se modernise, et souhaite une existence plus agréable. Ce désir de mieux vivre s'oppose aux contraintes relatives à l'entretien et à l'éducation des enfants, surtout s'ils sont nombreux.

L'hécatombe provoquée par le conflit de 1914-1918 milite pour le repeuplement dont Adolphe Landry est le partisan tenace. Nataliste influent, il introduit en 1934 la notion de "révolution démographique". Il trouve un disciple en la personne d'Alfred Sauvy, polytechnicien membre de la "Statistique générale de la France" (S.G.F.). Réalisés tous les cinq ans depuis 1826 (ordonnance du 16 janvier 1822), les recensements deviennent moins réguliers à partir de 1936, notamment en raison de leur coût.

S'ils sont moins fréquents, les recensements (en non plus "dénombrements") deviennent plus précis  et plus ambitieux dans le type d'informations demandées. Au-delà des chiffres, les opérations ont pour objet d'obtenir une image de la société française, rejoignant ainsi le projet de Vauban. Ce progrès est sans aucun doute lié à la mise en place d'un nouvel organisme, le "Service national des Statistiques" (S.N.S.), service centralisé dans son fonctionnement, mais doté de directions régionales et équipé de machines mécanographiques performantes. La loi d'avril 1946 transforme le S.N.S. en Institut national de la Statistique et des Etudes économiques (INSEE) qui est un véritable système d'observation démographique. Les enquêtes ont alors des orientations tenant compte des préoccupations de l'époque . C'est l'exemple du recensement de 1954, dont les axes d'étude concernent le logement, les catégories sociales, où sont définies les notions de commune urbaine et commune rurale.

 

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